• Elle ne sait même pas par où commencer son histoire. Par un « âmes sensibles s'abstenir » ? par un « Il était deux heures du matin quand elle rentra dans son appartement » ?

     

    Une soirée à laquelle elle ne voulait pas aller. Une amie qui la motive, qui insiste, jusqu'à venir la chercher en bas de chez elle. Elle y va, espérant passer un bon moment, se détendre un peu de sa période d'examens qui vient de se terminer.

    Il y a peu de monde à cette soirée, l'ennui règne rapidement. Une contre-soirée avec deux de ses amies s'organise rapidement dans un coin de la pièce. Elle tient mal l'alcool et accuse un coup de fatigue qui fait pénétrer chacun de ses verres deux fois plus rapidement dans son sang.

    Du coin de l’œil, elle a repéré ce garçon, qu'elle connaît depuis des années. Qui a toujours eu une réputation négative, surtout avec les filles. Il est en pleine chasse. Elle se dit qu'il ne l'approchera pas. Elle retombe dans sa conversation. Elle se détend, elle est moins vigilante.

     

    Et puis le vide.

    Elle sort du silence trois semaines plus tard devant son copain. En lui disant qu'il ne doit pas lui en vouloir si elle se met à pleurer dès qu'il la touche.

    Elle se revoit à cette soirée, elle se revoit affalée sur ce canapé bleu usé, elle se revoit seule dans le silence macabre, il n'y a plus les bruits de la soirée, il n'y a plus le bruit de la musique, il n'y a que son bruit à lui, celui de sa respiration, son air fier et dominant qui luit de transpiration au dessus de son visage, la peur panique qui l'envahit.

    Pourquoi elle ne crie pas ? Pourquoi elle ne fuit pas ? Pourquoi est-ce qu'elle est là ? À quel instant, dans quelles circonstances a-t-elle laissé ses amies ? 

    Une mémoire traumatique qui lui joue des tours. Qui a choisi d'effacer les moments-clés, et les moments les plus violents.

    Elle se souvient de s'être sentie vide, seule, paralysée par la peur. D'avoir tenté de le repousser une fois, deux fois, en vain. Que peut-elle dans une position d'infériorité face à 25 kilos de plus qu'elle? Un dernier regain de terreur qui la secoue, elle repousse une dernière fois. Elle se libère de l'emprise, se relève rapidement, sans réfléchir elle court encore et encore à travers le couloir, elle cherche du regard l'amie qui l'a amenée ici et la supplie de rentrer sous prétexte d'être «fatiguée».

     

        Elle s'assoit sur son lit. Elle a froid. Elle garde les yeux dans le vide, pendant une bonne heure. Elle prend une douche. Chaude, brûlante. Longtemps.

    Elle évite le miroir. Elle ne regarde pas son corps, pas son visage. Elle ne croise plus de regards, pas même le sien.

    Elle n'essaie pas de dormir. Elle s'installe à son bureau, démarre des jeux en ligne. Elle veut oublier, penser à autre chose.

    C'est sûrement bête mais elle s'était toujours dit que si elle se retrouvait dans cette situation, elle courrait à la gendarmerie immédiatement pour déposer plainte, obtenir justice, avoir la défense qu'elle n'a pas su se trouver.

    Légalement, la tentative de viol est punie des mêmes sanctions que le viol en lui-même. Cependant en France, les chiffres sont alarmants. 45 viols par jour en France, 9 % des victimes qui portent plainte, et sur ces plaintes, seulement 3 % qui aboutissent à un procès. Pourquoi passer une journée dans un bureau à revenir verbalement sur l'horreur alors qu'elle a très peu de chances d'arriver à quelque chose ?

     

        Chaque jour elle se réveille en se disant que ce n'était qu'un mauvais rêve. Chaque jour elle se rend compte que non, elle l'a vécu. Elle a subi une tentative de viol en pleine soirée, alors qu'elle ne cherchait qu'à se détendre un peu. Elle ne cesse d'imaginer ce qu'il se serait passé si elle n'avait pas trouvé au dernier moment la haine nécessaire pour repousser celui qui l'a détruite et qui aurait pu faire bien pire.

    Et elle se souvient qu'elle avait bu. Qu'elle a forcément laissé de plein gré ses amies partir sans elle, elle n'avait pas à rester seule. Qu'elle a forcément merdé quelque part. Qu'elle n'a pas dû se faire comprendre lorsqu'elle a dit « non ». L'a-t-elle une seule fois dit, d'ailleurs ? Une culpabilité qui la ronge alors qu'on lui répète que ce n'est pas sa faute. Culpabilité, haine, rage, humiliation, angoisse, rien de tout cela ne la quitte. Sortir seule lui semble insurmontable. Lorsqu'elle n'a pas le choix, elle longe les murs et fixe le sol, par peur de s'attirer des ennuis si elle croise le regard de quelqu'un. Et cette impression insupportable que certains passants la regardent avec insistance, comme s'il était écrit très lisiblement « VICTIME » sur son front !

    Elle a changé. Elle s'habille juste de manière à paraître le plus invisible possible. Elle se mure dans un silence qu'elle tente de briser jour après jour. 

    Et elle essaie de chasser cette culpabilité.

     

    Et la vie continue.


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  • 04.06.18
    22h03

    Deux heures quinze du matin retour à son appartement trempée par la pluie battante qu'elle vient de traverser stop elle jette ses affaires par terre stop elle courrait presque sous la douche stop elle évite le miroir stop elle ne se regarde même pas stop elle se lave longtemps elle n'ose plus sortir elle s'arrache à demi la peau en frottant fort le savon sur elle stop elle se retient de pleurer elle ne sait pas pourquoi elle se retient de pleurer elle est seule physiquement mentalement elle est seule et surtout sale elle reste encore un peu sous l'eau bouillante à essayer de remettre ses idées en place sans y parvenir stop elle cherche à comprendre ce qui s'est passé elle n'y arrive pas non plus stop c'est pourtant une fille caractérielle elle sait ce qu'elle veut et surtout ce qu'elle ne veut pas stop est ce que c'est elle la fautive stop c'est sûrement sa faute si elle n'a pas réussi à se faire comprendre et de toute façon c'est vrai elle avait beaucoup hésité à aller à cette soirée et elle n'avait qu'à pas s'éloigner de ses amies stop elle sait que c'est dangereux elle sait que c'est sa faute stop
    Elle sort de la douche toujours évite le miroir stop elle se sent toujours aussi sale elle revit la scène dans sa tête une boucle infinie qui la condamne elle deviendra folle si elle continue à y penser sans cesse elle panique elle a peur elle cherche à comprendre encore et encore elle hésite à retourner sous la douche mais elle abandonne stop elle s'assoit par terre elle pleure toutes les larmes de son corps stop elle veut tout oublier elle n'y parviendra pas elle n'entend rien elle ne dit rien elle se murera dans son silence et dans sa culpabilité


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  • 04.05.18
    Les environs de quatorze heures


       Bercée par le froid de la mort qui me nargue. Une angoisse incontrôlable qui régit mes jambes, mes bras, mon esprit. Mes mains crispées impriment les traces de mes ongles pourtant courts dans mes paumes.
       Mes jambes ne me portent plus. Me lever est une épreuve que je n’ose pas entreprendre.
      Dysfonctionnement général. Système nerveux, système sanguin, système digestif, système cardiaque. Il me faudra des heures pour tout remettre en ordre.
    Et il y a ce constant sentiment d’échec. Ce « Je n’y arriverai pas » qui prend une place de plus en plus monumentale. Et ma volonté qui flanche, petit à petit, vaincue par la négativité qui envahit mon cerveau.
       Ma respiration est hésitante. Une fois trop rapide à m’en essouffler au moindre geste, une fois tellement lente que j’ai l’impression d’être en apnée.
    Mon cerveau réagit en différé. Me concentrer pour traverser une route, marcher ou même simplement respirer est devenu un travail qui me demande une précision que je n’aurais jamais imaginée.
      Frissons et transpiration se relayent sous ma peau, parfois se rejoignent et mènent en collaboration l’enfer momentané mais intense que je subis, sans aucune pitié.

       Je ne contrôle plus rien. Plus mes mains qui font ressembler ma feuille à un torchon. Plus mon cerveau, qui peine à aligner les mots, et à les retranscrire au stylo. Plus mes jambes qui se contractent à m’en donner des crampes musculaires.
    Vidée. Aucune énergie, aucune envie, aucune volonté. Une force tout juste suffisante pour maintenir une position correcte sur ma chaise et gribouiller les mots dans la limite de la concentration que je parviens à rassembler.

       L’angoisse me dévore de l’intérieur. Je suis incroyablement fragile, faible, incapable.

       Bienvenue au pays de la crise de manque du sevrage brutal.

     

    Texte trente-deuxième, "Dysfonctionnement général"


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  • 12.04.17
    0h17

    Déception. Déception. Déception. Je déçois tout autant que je suis déçue. Je me déçois seule. Une sorte d’automutilation psychologique que je m’inflige. Un cerveau décoré de centaines de cicatrices invisibles, une pour chaque fois où j’ai réalisé à quel point j’étais une merde.
    Encore une. Une énorme balafre cette fois-ci, qui va mettre des jours, des semaines, des mois entiers à arrêter de saigner, puis de suinter, et à se refermer, à cicatriser et enfin à ne laisser qu’une trace blanche rugueuse lorsqu’on y passe le doigt.
    Ces blessures ne se soignent pas. Le temps ne sert qu’à faire croire que ça va mieux. C’est faux. Rien ne s’arrange, rien ne disparaît, rien ne se soigne. On ne fait que tirer un rideau opaque devant son regard et on choisit son nouveau champ de vision.

    La déception est incurable. Irréparable ; surtout celle qu’on s’inflige à soi-même pour des actes que l’on savait évitables.
    J’ai cru pouvoir le faire. J’ai cru que j’allais réussir à m’en sortir. N’importe quoi. Pathétique. Hypocrite. J’ai déjà écrit sur l’hypocrisie. Peut-être que ce terme me définit encore plus que ce que je laisse penser.
    Je ne décris pas ma fébrilité, je la contiens. J’ai cet immense sentiment d’avoir déçu, d’avoir une dette que je ne pourrai jamais reconnaître et rembourser. Le temps qui passe n’arrangera une fois de plus rien aux choses. Je l’ai fait et c’est tout. J’ai voulu être honnête mais sans grande utilité. Je n’y ferai plus rien désormais.
    Encore une perte de confiance en moi. Encore une future cicatrice parmi mille autres. Encore un abandon de combat. Je fuis les tranchées pour me réfugier dans la facilité.
    Et je décevrai, comme d’habitude.

    Poussière 8 - "« Décevoir » : verbe transitif. Du latin «decipere», tromper."


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