• 18.11.18

    "De la condition féminine"


       Et tu penses que c’est super simple d’être née femme ? Que c’est un plaisir au quotidien ? Et que ce genre de remarque que tu prends pour « humoristique » arrange les choses ?

       Peut-être que tu penses que les « Eh mademoiselle, t’es jolie t’as un 06 ? Oh tu réponds pas ? Ouais c’est vrai en fait t’es moche t’as un gros ‘uc » c’est uniquement le cliché véhiculé par les films ou les documentaires société ? Que les violences verbales, physiques, sexuelles, médicales, professionnelles ne sont que des mythes que les femmes répandent pour attirer l’attention ?
    Tu veux choisir comment t’habiller en fonction des gens que tu risques de croiser, à quelle heure tu rentres ? Bannir les robes, les shorts ou les jupes si tu rentres plus tard que 19h ? Feinter un appel téléphonique ou la musique dans les écouteurs pour éviter les autres quand tu rentres seule ?Tu veux te faire siffler trois fois par jour par des bandes de garçons ? Être suivie dans les rues par un illustre inconnu aux idées bien rodées ? Te faire frotter par des hommes à l’hygiène douteuse que tu ne connais ni d’Eve ni d’Adam dans des transports en commun bondés, et cela devant les autres passagers qui baissent la tête ou consultent leurs téléphones, aveugles d’impuissance ? Tu veux réfléchir à la place stratégique dans le bus ? Supplier tes amis de te raccompagner chez toi parce que les derniers bus de la soirée sont risqués quand on est une jeune femme seule ? Tu veux te faire agresser en soirée parce que de toute façon « tu n’as pas dit non » ? Tu veux peut-être qu’on te reproche d’être une « pleurnicheuse » quand tu racontes les hontes que tu subis en tant que femme ? Tu veux rentrer chez toi le soir avec n’importe quel objet pouvant servir d’arme de défense bien serré dans le poing ? Faire des détours pour ne pas emprunter les ruelles ? Tu veux vivre dans l’angoisse de faire une mauvaise rencontre, espérer quand tu vois un homme au loin sur le même trottoir qu’il ne t’’importune pas ou qu’il ne te croise pas de trop près ?
     Alors tu veux sûrement percevoir un salaire moindre pour un travail équivalent voire supérieur, subir le harcèlement au travail, ou entendre des remarques comme « Oh tu veux faire tel métier ? Mais tu ne peux pas, t’es une femme et c’est un truc d’homme ! »
     Ou encore être jugée parce que tu ne réponds pas aux critères de « beauté » du XXIe siècle, te faire insulter parce que tes cuisses se touchent, parce qu’on voit tes os, parce que tu ne te maquille pas, parce que tu te maquilles trop, parce que tu ne fais pas assez de sport, parce que tu manges un biscuit, parce que tu ne manges que de la salade, parce que tu ne rentres pas dans une taille 36 ?
     Entendre des phrases type « De toute façon c’est normal, vous êtes des êtres inférieurs », « les lave-vaisselle se rebellent » « une fille ça a rien à faire dehors le soir », « l’égalité ? Je n’y ai jamais cru et j’y croirai jamais, femme = p*te » « les femmes n’existent que pour les hommes ».

       Peut-être que d’ici quelques années, tu seras l’heureux papa d’une petite fille. Petite fille qui grandira et qui deviendra une femme qui sera bien obligée de rentrer seule chez elle parfois, d’utiliser les transports, de partager l’espace public. Que dirais-tu si ces discours révoltants touchaient ton propre enfant ?

       Peut-être que tu trouves ça normal que je termine mon discours par un « estime-toi heureux d’être un homme » ? Moi non plus.

     Et pourtant, c’est cette existence qu’on mène. Le combat pour l’égalité est un combat à vie. Combat pour l’égalité, la sécurité, la tranquillité, le respect des femmes. Les législations ne pourront jamais attaquer le problème à la racine.

    Si je dis que les femmes sont obligées de vivre pratiquement dans l’ombre, ce n’est plus une plainte mais un constat. Je n’estime pas être plus féministe qu’une autre, mais seulement une des victimes d’un réel problème où les témoins ne feront que banaliser des actes de plus en plus fréquents, mais toujours aussi graves.

    Texte trente-cinquième, "De la condition féminine"

     Suite à la remarque sexiste d’un ami.


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  • 04-08 septembre 2018
    20h16

    C'est en silence qu'elle va célébrer les trois premiers mois
    Trois premiers mois qu'avec fragilité elle surmonta
    Libre physiquement, un esprit pourtant emprisonné
    Emprisonné par ces pensées qui longtemps encore
    Lui rappelleront les effets qu'elle a tant appréciés

    Elle ressent un manque, manque d'une partie de ce qu'elle est,
    Clara ne s'attache plus au patronyme « la droguée »

    Clara a eu ses faiblesses, Clara a fait ses tests
    Laissant le plaisir du tramadol encore trop éloigné
    De tout ce qu'elle a pu tenter

    Clara continue de s'en séparer
    Sans pour autant oublier
    Les plaisirs éprouvés et les profondes nuits regrettées

    Clara se force à se dire « plus heureuse comme ça »
    Un mi-mensonge qu'encore et encore elle se racontera
    Et auquel un jour, légitimement elle croira

     

    Texte trente-quatrième, "Célébration"


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  • Elle ne sait même pas par où commencer son histoire. Par un « âmes sensibles s'abstenir » ? par un « Il était deux heures du matin quand elle rentra dans son appartement » ?

     

    Une soirée à laquelle elle ne voulait pas aller. Une amie qui la motive, qui insiste, jusqu'à venir la chercher en bas de chez elle. Elle y va, espérant passer un bon moment, se détendre un peu de sa période d'examens qui vient de se terminer.

    Il y a peu de monde à cette soirée, l'ennui règne rapidement. Une contre-soirée avec deux de ses amies s'organise rapidement dans un coin de la pièce. Elle tient mal l'alcool et accuse un coup de fatigue qui fait pénétrer chacun de ses verres deux fois plus rapidement dans son sang.

    Du coin de l’œil, elle a repéré ce garçon, qu'elle connaît depuis des années. Qui a toujours eu une réputation négative, surtout avec les filles. Il est en pleine chasse. Elle se dit qu'il ne l'approchera pas. Elle retombe dans sa conversation. Elle se détend, elle est moins vigilante.

     

    Et puis le vide.

    Elle sort du silence trois semaines plus tard devant son copain. En lui disant qu'il ne doit pas lui en vouloir si elle se met à pleurer dès qu'il la touche.

    Elle se revoit à cette soirée, elle se revoit affalée sur ce canapé bleu usé, elle se revoit seule dans le silence macabre, il n'y a plus les bruits de la soirée, il n'y a plus le bruit de la musique, il n'y a que son bruit à lui, celui de sa respiration, son air fier et dominant qui luit de transpiration au dessus de son visage, la peur panique qui l'envahit.

    Pourquoi elle ne crie pas ? Pourquoi elle ne fuit pas ? Pourquoi est-ce qu'elle est là ? À quel instant, dans quelles circonstances a-t-elle laissé ses amies ? 

    Une mémoire traumatique qui lui joue des tours. Qui a choisi d'effacer les moments-clés, et les moments les plus violents.

    Elle se souvient de s'être sentie vide, seule, paralysée par la peur. D'avoir tenté de le repousser une fois, deux fois, en vain. Que peut-elle dans une position d'infériorité face à 25 kilos de plus qu'elle? Un dernier regain de terreur qui la secoue, elle repousse une dernière fois. Elle se libère de l'emprise, se relève rapidement, sans réfléchir elle court encore et encore à travers le couloir, elle cherche du regard l'amie qui l'a amenée ici et la supplie de rentrer sous prétexte d'être «fatiguée».

     

        Elle s'assoit sur son lit. Elle a froid. Elle garde les yeux dans le vide, pendant une bonne heure. Elle prend une douche. Chaude, brûlante. Longtemps.

    Elle évite le miroir. Elle ne regarde pas son corps, pas son visage. Elle ne croise plus de regards, pas même le sien.

    Elle n'essaie pas de dormir. Elle s'installe à son bureau, démarre des jeux en ligne. Elle veut oublier, penser à autre chose.

    C'est sûrement bête mais elle s'était toujours dit que si elle se retrouvait dans cette situation, elle courrait à la gendarmerie immédiatement pour déposer plainte, obtenir justice, avoir la défense qu'elle n'a pas su se trouver.

    Légalement, la tentative de viol est punie des mêmes sanctions que le viol en lui-même. Cependant en France, les chiffres sont alarmants. 45 viols par jour en France, 9 % des victimes qui portent plainte, et sur ces plaintes, seulement 3 % qui aboutissent à un procès. Pourquoi passer une journée dans un bureau à revenir verbalement sur l'horreur alors qu'elle a très peu de chances d'arriver à quelque chose ?

     

        Chaque jour elle se réveille en se disant que ce n'était qu'un mauvais rêve. Chaque jour elle se rend compte que non, elle l'a vécu. Elle a subi une tentative de viol en pleine soirée, alors qu'elle ne cherchait qu'à se détendre un peu. Elle ne cesse d'imaginer ce qu'il se serait passé si elle n'avait pas trouvé au dernier moment la haine nécessaire pour repousser celui qui l'a détruite et qui aurait pu faire bien pire.

    Et elle se souvient qu'elle avait bu. Qu'elle a forcément laissé de plein gré ses amies partir sans elle, elle n'avait pas à rester seule. Qu'elle a forcément merdé quelque part. Qu'elle n'a pas dû se faire comprendre lorsqu'elle a dit « non ». L'a-t-elle une seule fois dit, d'ailleurs ? Une culpabilité qui la ronge alors qu'on lui répète que ce n'est pas sa faute. Culpabilité, haine, rage, humiliation, angoisse, rien de tout cela ne la quitte. Sortir seule lui semble insurmontable. Lorsqu'elle n'a pas le choix, elle longe les murs et fixe le sol, par peur de s'attirer des ennuis si elle croise le regard de quelqu'un. Et cette impression insupportable que certains passants la regardent avec insistance, comme s'il était écrit très lisiblement « VICTIME » sur son front !

    Elle a changé. Elle s'habille juste de manière à paraître le plus invisible possible. Elle se mure dans un silence qu'elle tente de briser jour après jour. 

    Et elle essaie de chasser cette culpabilité.

     

    Et la vie continue.


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  • 04.05.18
    Les environs de quatorze heures


       Bercée par le froid de la mort qui me nargue. Une angoisse incontrôlable qui régit mes jambes, mes bras, mon esprit. Mes mains crispées impriment les traces de mes ongles pourtant courts dans mes paumes.
       Mes jambes ne me portent plus. Me lever est une épreuve que je n’ose pas entreprendre.
      Dysfonctionnement général. Système nerveux, système sanguin, système digestif, système cardiaque. Il me faudra des heures pour tout remettre en ordre.
    Et il y a ce constant sentiment d’échec. Ce « Je n’y arriverai pas » qui prend une place de plus en plus monumentale. Et ma volonté qui flanche, petit à petit, vaincue par la négativité qui envahit mon cerveau.
       Ma respiration est hésitante. Une fois trop rapide à m’en essouffler au moindre geste, une fois tellement lente que j’ai l’impression d’être en apnée.
    Mon cerveau réagit en différé. Me concentrer pour traverser une route, marcher ou même simplement respirer est devenu un travail qui me demande une précision que je n’aurais jamais imaginée.
      Frissons et transpiration se relayent sous ma peau, parfois se rejoignent et mènent en collaboration l’enfer momentané mais intense que je subis, sans aucune pitié.

       Je ne contrôle plus rien. Plus mes mains qui font ressembler ma feuille à un torchon. Plus mon cerveau, qui peine à aligner les mots, et à les retranscrire au stylo. Plus mes jambes qui se contractent à m’en donner des crampes musculaires.
    Vidée. Aucune énergie, aucune envie, aucune volonté. Une force tout juste suffisante pour maintenir une position correcte sur ma chaise et gribouiller les mots dans la limite de la concentration que je parviens à rassembler.

       L’angoisse me dévore de l’intérieur. Je suis incroyablement fragile, faible, incapable.

       Bienvenue au pays de la crise de manque du sevrage brutal.

     

    Texte trente-deuxième, "Dysfonctionnement général"


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