• 30.03.18
    2h47
    Modifié le 31.03.18 22h20

       Elle traverse la route, prudente, après avoir bien regardé à gauche et à droite plusieurs fois, en respectant le petit pictogramme lumineux vert sur le feu de signalisation. Elle s’approche du bâtiment, démarche spéciale, étrange ; un pantin dont un géant tirerait les ficelles, un jouet mécanique qu’un enfant aurait remonté, un robot sur lequel on aurait activé le pilote automatique.
    Elle s’approche, elle a les yeux vides, froids et humides. La peau pâle, blême, couleur décès proche, couleur cadavre, couleur fantôme, couleur regret. Elle arrive, sourit bêtement, presque instinctivement, ses mains tremblent, ses genoux se heurtent comme si elle avait froid. Elle parle sans desserrer les dents, ses mots se perdent dans une cage de silence létal dont elle seule possède la clé, elle parle peu et à la manière d’une personne ivre, elle parle peu et c’est l’incohérence qui traverse ses lèvres bleutées.

       Elle a échoué.

    Texte trente-et-unième, "Extérieur"


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  • 20.03.18

    Et il y a cette sensation de fatigue, d'épuisement, d'accablement total. Des nuits courtes, animées et difficiles.
    Le moindre de mes mouvements est lesté par les symptômes du manque. J'ai sans arrêt envie d'abandonner, mais toujours cette volonté d'être fière de moi.
    N'importe quel cachet ou substance calmerait ma panique actuelle et me permettrait de passer la nuit de manière supportable. Je me sens vide et faible. J'ai chaud. J'ai envie de pleurer. J'étouffe. J'ai besoin de quelque chose.
    Insatisfaction. Angoisse, peur, terreur. L'envie de s'en sortir confrontée à mon amour des effets des drogues. J'ai eu tous les espoirs et bientôt cinq ans plus tard, m'en voilà toujours au même point. Jamais satisfaite de moi-même. Jamais de regard positif sur le chemin parcouru. Jamais assez de force pour m'extraire de tout ça. Simplement une constante sensation de perdre pied, de décadence, d'effondrement contre lequel je ne peux pas lutter.
    Et je me noie dans l'envie de vivre libre, loin de la dépendance. Je cherche cette capacité à apprécier le souvenir, la drogue de loin, être apte à la regarder sans l'avaler, à ne plus choisir cette solution de facilité à la moindre embûche, à ne plus considérer les effets comme une réponse à mes insomnies.
    Je suis en manque. Je déteste l'admettre. Je déteste ce mot. J'ai froid. Une ébauche de bipolarité en moi. L'impression d'avoir faim subordonnée à la nausée si caractéristique de l'état de manque. Et puis ces jambes qui tremblent tellement, que ne ferais-je pas pour calmer les nerfs affolés ?
    Il y a aussi ce fameux mal de crâne, que je ne peux soulager. Prendre un seul cachet de quoi que ce soit serait de la provocation. Un jet d'essence pour attiser le feu. Impuissante.


    Et en réalité, ma volonté est un mensonge. Je n'ai pas envie de changer. Je n'ai pas envie d'en sortir, pas envie de quitter ces sensations que j'ai tant appris à aimer. Je sais que ça ne marchera pas. Je sais que je n'aurai pas l'énergie pour le faire. Et je me berce d'illusions en me disant que peut-être qu'y croire suffira à m'éloigner de tout ça.
    Trop atterrée pour faire les efforts.
    Trop fragile pour m'en sortir.

     


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  • 20.02.17

    Le temps passe.

       Ces quatre années ont eu raison de moi, je crois. Ces quatre années m’ont entièrement minée, m’ont découragée, m’ont fait perdre toute once de confiance. Ce que je vais faire maintenant ? Trouver la rage de vaincre. Transformer cette haine de mon passé en une force pour l’avenir. Me dire que je suis sur la bonne voie, même si j’en doute parfois.

      Souviens du début, quand tu te disais « je gère, j’arrête quand je veux » alors que tu savais pertinemment qu’il était déjà bien trop tard. Souviens-toi de l’époque où tes crises de manque étaient quotidiennes. Souviens-toi de l’époque où un seul et unique jour sans médicaments te semblait littéralement impossible. Souviens-toi de ta sensation de condamnation quotidienne, ta privation de liberté, la cage dans laquelle tu t’étais enfermée toute seule. Souviens-toi du mutisme dans lequel tu te noyais, par peur du jugement, par peur de décevoir, par honte, par angoisse de voir la vérité en face. Souviens-toi de tes pleurs la nuit, lorsque tu pensais que tu n’y arriverais jamais.

      Et regarde où tu en es aujourd’hui. Tu es capable d’en parler. Tu mets des mots sur ce que tu vis devant tes proches, pas seulement des inconnus du monde entier en postant des textes déglingués sur internet. Tu apprends à relativiser. Tu as envie d’en sortir. Tu as envie de passer de cette dépendance active à un simple souvenir. Tu prends enfin conscience que ça ne pourra pas durer, que tu mets toute ta vie en jeu. Réagis.


      Les mots n’existent pas pour décrire l’attachement profond que je ressens pour ces drogues. Réellement. Une relation spécifique, que je ne saurais pas expliquer avec de simples termes. C’est fort, c’est violent, je me sens soutenue et invincible. Indépendante de toute personne. Des bêtises. Des mensonges à moi-même. Des convictions inutiles auxquelles moi-même je ne croyais pas, au fond. Un refuge avec pour destinée le cimetière, je le savais, je le sais encore et je le saurai toujours. Pour comprendre, il faut le vivre. Ou l’avoir vécu. Et pourtant, je ne le souhaite à personne. Jamais. Je ne souhaite la dépendance à personne. Même à ceux qui m’y ont menée.

      Personne ne t’a poussée à tomber là-dedans. Personne. Certains ont joué, c’est vrai, mais aucun ne t’a incité à te jeter dans une telle merde tête la première. Comme on te disait quand tu étais enfant : « Tu n’as pas eu besoin d’aide pour faire le bordel, tu n’as donc pas besoin d’aide pour ranger ». Tu auras besoin de bras pour te rattraper si tu tombes, mais le plus gros du travail doit venir de toi. Tu le sais.

      Une opportunité s’offre à toi pour remettre ta vie en ordre, te séparer de toute cette illusion qui t’a fait croire au bonheur pendant quatre ans. Et t’es prête à laisser passer ta chance parce que « au bout d’autant de temps, tu n’es plus à ça près » ? Tu mérites des claques.

      Tu as changé d’état d’esprit. Tu n’es plus dans l’idée « ça ne fonctionnera jamais, j’y suis j’y reste ». Non. Tu n’es plus comme ça. Est-ce que ça signifie que tu es prête ? À toi de le dire.

      Aurai-je des regrets ? Aurai-je l’impression de laisser une partie de moi ? Oui. Je le sais. Je m’y prépare, et j’y arriverai. J’ai fait du mal à des gens que j’aimais, j’ai détruit mon organisme, j’ai menti à des personnes qui m’étaient chères.
    C’est terminé. Honnêteté et résistance seront les maîtres mots de ce que je nomme « ma vie d’après ». Je ne baisserai plus jamais la tête, les bras ou même les yeux. Abstraction du passé pour se concentrer sur l’avenir, sur les projets que j’ai, sur ce que je veux devenir. On s’en fout des risques d’échec. S’il faut que ça foire une fois, deux fois, dix fois, ça se passera comme ça. Mais je lutterai encore et encore jusqu’à en venir à bout.
    Plus jamais je ne baisserai les armes.

      Tu as fait le bon choix. Tu as appris à t’entourer des bonnes personnes. De ceux qui croient en toi, qui savent que tu y arriveras tôt ou tard. Tu n’as plus qu’à croire en toi désormais.

     

    Texte vingt-neuvième, "Aurai-je des regrets ?"


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  • 14.12.17
    19h47

       C’est l’heure où la route est déserte. Où le peu de véhicules qui passent vont lentement. Les automobilistes sont habitués à rouler vite sur ces pavés, bravant les interdictions du code de la route. L’adrénaline peut-être, ou juste la volonté de ne pas voir ce qui se passe sur les trottoirs, de se concentrer sur eux-mêmes.
       C’est l’heure où la gare est bondée. Des costards-cravates qui courent leur valise à la main, des familles qui fuient leur quotidien, des étudiants qui regagnent leurs appartements, des gens lambda qui attendent les yeux dans le vide, qui lisent, qui boivent machinalement leur café à cinq euros. Des jeunes sur leurs téléphones, dans une bulle qui les protège du monde des adultes.
       C’est l’heure où je ressens cette horrible émotion de solitude, dans une ville de plusieurs milliers d’habitants. Dans mes écouteurs, la musique me lacère les oreilles. Je ne veux plus penser à ma journée, comme chaque fois. Je veux oublier, je veux abandonner, je veux me séparer de cette sensation d’avoir encore gâché quelque chose. Ce n’est plus de la culpabilité, c’est devenu de la haine envers moi-même. L’expression de la fragilité, de la faiblesse, de la nullité. Ce soir encore, je vais plonger dans un demi-sommeil totalement falsifié par les substances chimiques que j’ai avalées en toute volonté, sans aucune pitié pour mon organisme. Mon cerveau réclamait. Mon cerveau hurlait. Mon cerveau me fait chier.
       C’est l’heure où la température digne de Sibérie me glace habituellement le sang. Et pourtant, je ressens à peine le froid, je ne fais plus partie intégrante de mon corps. Je ne suis qu’enveloppe charnelle, mon esprit malade bien loin emporté par les drogues dont je ne sais plus profiter.
      C’est l’heure où je n’ai plus rien à foutre de rien. Je traverse la route n’importe comment, comme s’il relevait de l’obligation des conducteurs de s’arrêter sur mon passage. Ou de ne pas s’arrêter d’ailleurs, tant pis. Les amis, la famille, les cours, l’avenir, me paraissent des éléments futiles et lointains que je n’arriverai jamais à toucher comme je le veux. Je ne les effleure qu’avec mes mots.
       C’est l’heure où je me remets en question. L’heure où je me dis que je n’y arriverai jamais. L’heure où j’abandonne à nouveau ma vie d’avant. L’heure où je me mets à pleurer jusqu’à m’en endormir.

       Matin. Matin gris. Matin froid. Matin mal de crâne. Matin tête lourde. Matin langue pâteuse. Matin soif d’eau claire. Matin comme lendemain de soirée. Matin humeur triste. Matin « hier n’était qu’un faux pas, je me reprends aujourd’hui ». Matin motivation. Matin espoir.


    Matins souvenirs.

    Je n’y retomberai pas. Je tiens bon. Et je tiendrai bon jusqu’au bout. Un mois et quatre jours à présent.

     

    Texte vingt-huitième, « Piqûre de rappel »


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