• Texte vingt-huitième, « Piqûre de rappel »

    14.12.17
    19h47

       C’est l’heure où la route est déserte. Où le peu de véhicules qui passent vont lentement. Les automobilistes sont habitués à rouler vite sur ces pavés, bravant les interdictions du code de la route. L’adrénaline peut-être, ou juste la volonté de ne pas voir ce qui se passe sur les trottoirs, de se concentrer sur eux-mêmes.
       C’est l’heure où la gare est bondée. Des costards-cravates qui courent leur valise à la main, des familles qui fuient leur quotidien, des étudiants qui regagnent leurs appartements, des gens lambda qui attendent les yeux dans le vide, qui lisent, qui boivent machinalement leur café à cinq euros. Des jeunes sur leurs téléphones, dans une bulle qui les protège du monde des adultes.
       C’est l’heure où je ressens cette horrible émotion de solitude, dans une ville de plusieurs milliers d’habitants. Dans mes écouteurs, la musique me lacère les oreilles. Je ne veux plus penser à ma journée, comme chaque fois. Je veux oublier, je veux abandonner, je veux me séparer de cette sensation d’avoir encore gâché quelque chose. Ce n’est plus de la culpabilité, c’est devenu de la haine envers moi-même. L’expression de la fragilité, de la faiblesse, de la nullité. Ce soir encore, je vais plonger dans un demi-sommeil totalement falsifié par les substances chimiques que j’ai avalées en toute volonté, sans aucune pitié pour mon organisme. Mon cerveau réclamait. Mon cerveau hurlait. Mon cerveau me fait chier.
       C’est l’heure où la température digne de Sibérie me glace habituellement le sang. Et pourtant, je ressens à peine le froid, je ne fais plus partie intégrante de mon corps. Je ne suis qu’enveloppe charnelle, mon esprit malade bien loin emporté par les drogues dont je ne sais plus profiter.
      C’est l’heure où je n’ai plus rien à foutre de rien. Je traverse la route n’importe comment, comme s’il relevait de l’obligation des conducteurs de s’arrêter sur mon passage. Ou de ne pas s’arrêter d’ailleurs, tant pis. Les amis, la famille, les cours, l’avenir, me paraissent des éléments futiles et lointains que je n’arriverai jamais à toucher comme je le veux. Je ne les effleure qu’avec mes mots.
       C’est l’heure où je me remets en question. L’heure où je me dis que je n’y arriverai jamais. L’heure où j’abandonne à nouveau ma vie d’avant. L’heure où je me mets à pleurer jusqu’à m’en endormir.

       Matin. Matin gris. Matin froid. Matin mal de crâne. Matin tête lourde. Matin langue pâteuse. Matin soif d’eau claire. Matin comme lendemain de soirée. Matin humeur triste. Matin « hier n’était qu’un faux pas, je me reprends aujourd’hui ». Matin motivation. Matin espoir.


    Matins souvenirs.

    Je n’y retomberai pas. Je tiens bon. Et je tiendrai bon jusqu’au bout. Un mois et quatre jours à présent.

     

    Texte vingt-huitième, « Piqûre de rappel »


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