• Texte quatorzième, "Défaitiste"

    29.02.16

     

         Attends. Ne pars pas tout de suite. Laisse-moi te parler. J'en ai pour deux minutes... Il faut que je le fasse maintenant, sinon je n'oserai plus jamais. Écoute-moi. Ce ne sera pas long.
    Ne t'inquiète pas, je sais que tu ne sauras pas quoi répondre. Qu'involontairement, je vais totalement te déstabiliser. Mais tu dois tenir debout. De toute façon je sais que tu ne flancheras pas. Pour aucune raison.

    Il faut que je te parle. Que je t'adresse ces mots doux et durs, si violents, si artificieux, si faux et pourtant tellement sincères.
    Je me dois de te le dire. Je me dois de me lancer, sans te mentir. Je me dois de tout t'avouer.

     

         Je te hais.

    C'est mon amour pour toi qui m'apporte ce sentiment. Je sais que je suis en dehors des lignes, des règles, de lois et autres codes arbitraires. Je me dois de ne pas avoir d'émotions envers et pour toi, mais, à défaut de ne rien ressentir, je ne peux que m'autoriser, ou plutôt m'obliger, de la haine et de l'aigreur. Je n'arrive pas à aller jusqu'au dégoût ou la rancœur, mais c'est un unique but que je cherche à atteindre pour aller mieux. Je veux craindre ta vue, me sentir obligée de t'éviter, ne plus oser te regarder en face et surtout ne plus avoir cette impression que tu es quelqu'un de bien. Je veux arrêter d'être jalouse de ton entourage, jalouse de ceux que tu remarques, jalouse de ceux qui ont la chance de t'avoir et te connaître. Parce que non, je ne te connais pas. C'est par respect que je m'interdis d'envahir ta vie personnelle, et pourtant j'en meurs d'envie. À mes yeux tu n'es qu'un visage, une voix et un savoir que tu partages. Mais je ne sais rien de plus à propos de celui que tu es, et c'est un réel élément qui me fait te détester. Pourquoi apprécier autant celui que je vois si peu, et qui n'est qu'une ombre cachée derrière la connaissance qu'il me transmet ?

     

         Et pourtant je ne vis rien de ce que je désirerais, rien de ce à quoi je m'attendais. Ce sentiment d'amour n'est qu'une utopie, un espoir inaccessible que je n'obtiendrai jamais. Non, au contraire. Tu occupes une place dans mon corps si gigantesque que je n'arrive même plus à t'en extirper, tu envahis l'espace jour après jour sans aucune gêne et sans même t'en rendre compte, tu me fais mal, j'aimerais tellement ressentir un certain... bonheur vis-à-vis de toi ? Mais je n'y arrive pas. Je n'y arriverai jamais. Je suis en train de refaire la même erreur qu'il y a quelques années, je vais vivre la même histoire, je vais faire la même chute, je vais endurer les mêmes douleurs, je vais remonter la même pente glissante sans réelle aide.
    Je serai seule, sans toi, sans moi, sans personne. Je suis vouée à souffrir du moi, du toi, du nous qui n'existera jamais. Parce qu'il m'est à la fois impossible de t'aimer et de te détester. Je dois te rester indifférente, mais après plusieurs mois de lutte effrénée, je n'y parviens toujours pas.

         Ça ne pourra jamais fonctionner. C'est inhumain. J'aurai beau te résister, me battre contre toi, contre moi, contre du vent, contre tout, mon chemin est tout tracé et il ne sera pas possible de m'en écarter. Je ne veux pas être défaitiste, loin de là. Je veux juste être réaliste, je veux que tu me pardonnes de ces sentiments passifs, je veux qu'on m'excuse d'être si inconsciente et machinale. J'avais promis de ne pas refaire la même erreur deux fois. Il faut croire que mon corps n'a pas respecté le protocole établi par mon esprit. Il m'a lancé dans une violente spirale qui ne me mènera nulle part ; par sa faute, je suis vouée à l'échec, à la douleur, à l'absence et au rêve.

     

     

    Texte quatorzième, "Défaitiste"


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