• Texte dixième, "Néant"

    Je n'ai rien dit. J'ai juste longtemps pleuré.

    Et je me sentais mieux. Je me sentais libre, même si j'avais honte de pleurer devant lui. J'avais mal, j'avais besoin de l'exprimer. J'ai fermé les yeux en me convainquant qu'il était là, et que mon état allait s'arranger. Et pourtant je n'y croyais plus. Il m'a secouée, il m'a parlé, il m'a fait promettre de ne pas dormir. Je ne pouvais plus le décevoir, alors j'ai combattu mon propre corps, dans la douleur, le manque d'espoir, la difficulté. J'avais vraiment l'impression de faire ça pour lui, et non pas pour moi. Il était ma raison d'être, et cela même si c'était dans un sens unique. Il se fichait de moi, je n'étais rien à ses yeux et je le savais pertinemment, mais j'en faisais totale abstraction. J'avais de l'espoir cependant. Jamais je ne l'ai avoué, à qui que ce soit.

    J'ai eu l'impression de lutter une éternité, de livrer une guerre sans merci à mon enveloppe charnelle. J'étais déchirée entre lui, qui me retenait à la vie, et la Faucheuse, qui faisait tout pour m'emporter jusqu'à la mort. J'ai imaginé un ange et un démon se battre. J'avais besoin de pensées inutiles pour ne pas sombrer dans le camp adverse. J'ai fait des efforts. J'ai essayé. J'ai perdu. Je me sentais irrésistiblement happée dans un tunnel qui me poussait avec une force que je ne pouvais combattre. J'ai voulu me faire pardonner, j'ai dépensé mes dernières forces pour m'excuser auprès de lui, parce que j'étais consciente que je ne le reverrai jamais.

    J'ai mis beaucoup de temps à réaliser où je me trouvais. Les yeux fermés, mon esprit s'imaginait un lieu digne des Enfers, des flammes, du sang, la mort omniprésente.

    Lorsque j'ai émergé doucement, j'étais dans un univers angélique, où blanc me faisait presque mal aux yeux. Je ne comprenais pas. Était-ce un cercueil, un Paradis contraire, une lueur d'espoir ?

    Puis j'ai vu quelqu'un, et je me sentais encore plus perdue. Je n'osais pas espérer que ce soit lui, que je sois encore vivante, je n'osais pas croire de telles choses.

    Et pourtant, je pouvais le faire. J'étais là. C'est ce qu'il m'a affirmé. J'avais frôlé la défaite. Frôlé de si près que je m'y étais griffée, et j'en garderais éternellement les cicatrices. J'ai ouvert la bouche pour lui parler, mais je n'avais plus de voix. J'avais peur, peur de ce que j'avais vécu, peur d'affronter à nouveau la réalité, peur qu'il me tienne rigueur du fait que je n'avais pas réussi à lui obéir. Et au contraire, il m'a promis qu'il serait plus proche de moi dorénavant. Et que de toute manière, il n'y avait plus que nous.

    Je n'ai pas compris immédiatement, mais son air grave a appuyé la sentence qu'il a prononcée à demi-voix.

    - Nous ne sommes plus vivants. Nous nous trouvons dans l'au-delà. Dans un lieu où il n'y a ni passé ni futur, juste un présent irréfutable. Pas de souvenirs, pas d'espoirs, pas d'oubli. Juste deux personnes, deux destins qui se relient après une victoire trop convoitée.

    Je l'ai regardé sans vouloir accepter. Il a simplement ajouté :

    - J'aimerais que vous m'excusiez de vous l'apprendre de telle manière. Je ne savais pas faire autrement.

    Et j'ai essayé de me remémorer comment j'avais pu arriver ici, mais pas moyen de retrouver dans ma mémoire la moindre trace de ce que j'avais accompli depuis ma naissance.

    Il avait raison, mais je ne pouvais plus m'y résoudre.

    Parce que j'avais compris que nous étions morts.

    Texte dixième, "Néant"


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